La révolution cubaine expliquée aux chauffeurs de taxi

Publicado en COURIER INTERNACIONAL, PARIS

CubaTaxi968-AIl y a ce jour, il y a plus de dix ans, où je suis arrivé à New York – c’était mon deuxième ou troisième voyage aux Etats-Unis. J’ai étudié le froid dehors, la file de taxis en attente, le paysage de ce qui était déjà les Etats-Unis : un pays avec lequel le mien était en guerre depuis que j’étais né. Ou du moins c’était ce qu’on m’avait répété inlassablement pendant des années. Il y avait ce chauffeur de taxi, un Indien ou un Pakistanais à l’air peu engageant, avec qui j’ai bataillé pendant une bonne minute en essayant de lui donner l’adresse. Puis il s’est tourné vers moi de tout son torse, m’a corrigé avec rudesse, et, après m’avoir examiné une seconde et s’être convaincu qu’il n’y avait pas de méchanceté en moi, juste la maladresse du nouveau venu, il a soupesé mon accent et m’a demandé, pour m’adoucir : “De quel pays arrivé ?”

Quand je lui ai répondu, il s’est exclamé : “Cuba ?” Et aussitôt : “Fidel Castro !” Cette façon déplaisante qu’il a eue de le dire, en plus ! Il a claqué des doigts, s’est léché les babines de plaisir, a jeté un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur pour me regarder et a haussé les épaules. La gestuelle et la véhémence d’un fier-à-bras. Avec la même énergie, et comme son anglais n’était pas meilleur que le mien et qu’il voulait à tout prix exprimer ce qu’il ressentait, il a porté la paume de sa main droite sur l’autre main, le poing fermé, d’un geste sonore qui voulait dire : “Il leur a mis dans le cul, aux Américains.”

J’ai dû me pencher pour lire son nom affiché avec sa photo derrière la vitre parce que cela devait être l’un de mes premiers voyages à New York, en tout cas le premier où j’ai été confronté à une telle réaction, mais j’ai oublié comment il s’appelait.

Je revois en revanche la ville se dessiner au loin, la masse grise des gratte-ciel. Je me souviens que c’était l’automne et que cette réaction m’avait beaucoup étonné. Trouver tant de sympathie, aux Etats-Unis, pour la révolution cubaine.

Il y a cet autre chauffeur qui, en juillet 1999, m’a conduit de l’aéroport à la Puerta del Sol, à Madrid, en Espagne. Tandis que nous parcourions la ville, nous avions entendu à la radio la nouvelle d’un terrible accident d’avion, les détails effrayants du drame. Le chauffeur avait ensuite changé de station, s’était calé sur une mélodie à la mode cet été-là et m’avait épié dans le rétroviseur, surprenant le geste d’assentiment que j’avais eu machinalement en reconnaissant la chanson. Il m’avait demandé aussitôt : “C’est de ton pays ?
Non, la chanteuse, elle est mexicaine, lui ai-je répondu. Moi, je suis cubain.”
Alors, comme par enchantement : “Ah ! Cuba ! Fidel Castro !”
Sans vouloir me vexer. Juste parce qu’il était content.

Cette fois, j’étais partagé entre l’envie de sourire et celle de me fâcher, toujours stupéfait de l’immense popularité de la révolution cubaine chez les chauffeurs de taxi du monde entier.

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